Ici n’est pas ailleurs (titre provisoire)
Je suis né ici en 1980.
J’ai grandi ici.
Je me suis construit ici, mais aussi ailleurs.
Pendant un temps, ici n’était pas qu’un, il était multiple.
Il y avait ma ville de naissance et sa région : Orléans.
Et puis il y avait l’endroit où je passais plusieurs mois chaque année : les Etats-Unis.
Orléans, on l’appelait « Ornéant », parce qu’on trouvait qu’il n’y avait rien à faire, que la ville était morte, pleine de vieux, sans rien, pour nous les jeunes, les rebelles autoproclamés, les skaters.
On arpentait l'agglomération à la recherche du moindre spot : un trottoir, un escalier, un parking abandonné, un coin de bitume.
Et puis en parallèle il y avait les Etats-Unis, les villes évidemment, mais surtout ces grands espaces, qu’on ne trouve pas en France, et que je ne partageais qu’avec moi et mes livres.
Ici il n’y a pas tout ça. Mais là-bas on ne trouve pas ce qui est ici. On veut toujours ce que l’on ne peut avoir, et on le cherche, en vain, là où l’on est.
Alors on cherche. J’ai cherché. Chaque vacances, chaque livre, chaque voyage comme prétexte à partir, s’évader.
Chaque nouvelle destination comme un eldorado potentiel, un nouveau « c’est là que je veux vivre ».
Mais toujours ce retour ici. Ces discussions avec les potes, depuis un parking, à fantasmer un ailleurs forcément meilleur.
Et puis il y a la vie. Les relations qui s’étiolent mais aussi des nouvelles rencontres. Il y a des blessures puis des réparations.
J’accepte ce que je rejetais avant et je pose un regard nouveau sur une banalité quotidienne que je n’avais jamais vraiment regardée.
Finalement, je crois que c’est la première fois que j’accepte d’habiter ici, chez moi.
Je photographie le territoire que j’habite.
J’y suis né, j’y ai grandi et pendant des années j’ai regardé ailleurs : des pays, des villes, des espaces qui n’étaient pas Orléans.
Je le photographie aujourd’hui comme on revient sur quelque chose que je n’avais jamais vraiment regardé.
Le Loiret n’est pas vraiment urbain, ni vraiment rural.
Je le photographie avec un imaginaire nourri autant par ce territoire que par les grands espaces américains qui ont accompagné mon enfance.
Pendant six mois, je parcours ce territoire au gré de mes déplacements, toujours avec le même appareil et la même focale. Je reviens aux mêmes endroits à des moments différents. J'accumule. Je cherche l'état des choses.
Les lieux deviennent peu à peu anonymes. Les noms, les enseignes, les indices qui les rattachent à un endroit précis disparaissent. Ils ne parlent plus seulement d'Orléans ou du Loiret, mais d'un territoire plus vaste, celui que chacun peut reconnaître sans pouvoir le situer.
En parallèle, je me réintroduis dans ces paysages. J'y apparais parfois, discrètement. J'y marche, j'y attends, je traverse des lieux qui ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Ces autoportraits ne racontent pas une histoire personnelle ; ils réactivent des espaces que j'ai longtemps traversés sans vraiment les habiter.
Par mon passé, je photographie le présent.